Play it Sam !
Petit traité de survie à l'époque où le jukebox pèse 100 millions de titres.
Samedi soir, les copains et copines sont là !
Le verre à la main, le sourire aux lèvres, ils partagent un moment de communion.
Petit instant solennel …
On retire le couvercle en plastique transparent.
Les doigts glissent rapidement pour ralentir sur une collection de fourreaux en carton légèrement rigide.
Le choix est fait !
Avec délicatesse, comme si on remontait une bonne bouteille de la cave, on pince cette gangue de plaisir pour l’extraire des autres.
Les couleurs et lettrages génèrent une explosion émotive.
Le geste est lent, presque liturgique. On l’hôte de son enveloppe intérieure, fin, noir, parfois coloré, encore voilé d'un papier translucide.
On souffle dessus, on le retourne pour l’observer et doucement, on le dépose.
Le bras muni de sa fine aiguille vient délicatement s’insérer dans un petit vallon qui est prêt à nous procurer du bonheur.
Grésillement et ajustement se font entendre.
Le moment tant attendu va enfin surgir.
Un flot de musique sort de ces microsillons pour filer à la vitesse de la lumière vers deux enceintes vibrantes d’un son qui nous transporte.
Les corps commencent à se dandiner, à se balancer, à s’arquebouter.
La lumière tamisée aux accents rouges, verte et bleue enveloppe cette masse humaine qui vibre au rythme jungle et funk endiablés.
“Sans la musique, la vie serait une erreur.”
Friedrich Nietzsche
Plus de tracas, plus de fatras, on se laisse aller pour sortir de nos quotidiens parfois chargés.
Chacun y va de sa danse frénétique pour se transcender durant quelques minutes.
Toute la responsabilité repose sur les épaules du DJ improvisé de la soirée.
Le choix qu’il pose conduira à une soirée mémorable ou pas.
Il les connaît toutes, ces pochettes religieusement alignées sur une étagère faite d’une essence digne de ce qu’elle supporte.
Que ce soit des dizaines ou des centaines de coffrets de plaisir, son cerveau les a, année après année, rangé par styles, interprètes, goûts.
Sa playlist intérieure envoûte les convives qui attendaient cette symbiose.
“La musique exprime ce qui ne peut être dit et sur quoi il est impossible de rester silencieux.”
Victor Hugo
Ce soir-là, le choix était simple parce qu’il était limité.
Quelques dizaines, parfois quelques centaines de pochettes alignées sur l’étagère.
Pas un million !
Le DJ improvisé n’avait pas à chercher dans un océan, il piochait dans un étang qu’il connaissait par cœur.
Chaque vinyle avait été acheté un jour, dans un magasin, avec un peu d’argent durement gagné. Chacun portait l’histoire de son acquisition.
On ne possédait pas tout. On possédait quelque chose.
Quelque chose qui nous ressemblait, qui définissait la bande de potes que nous étions.
Et c’est précisément parce qu’on ne possédait pas tout, que chaque choix avait du poids.
“L'angoisse est le vertige de la liberté.”
Søren Kierkegaard
Avance rapide.
Samedi soir, trente ans plus tard.
Les copains et copines sont là, le verre à la main, le sourire un peu plus fatigué.
Quelqu’un sort son téléphone, ouvre Apple Music, et là... le silence.
Cent millions de titres. Cent millions !
Le doigt hésite, scrolle, remonte, redescend.
On lance un morceau. Quinze secondes. On en lance un autre. Trente secondes.
Un troisième. On revient au premier.
“Tu connais pas un truc bien à mettre, toi ?”
Personne ne sait. Pourtant, tout est là, à portée de pouce.
L’algorithme propose une playlist intitulée “Soirée entre amis – Funk & Groove”.
On clique, heureux de ne pas devoir choisir.
Quelqu’un d’autre, ou plutôt quelque chose d’autre vient de choisir à notre place.
Le DJ improvisé d’autrefois s’est dématérialisé.
Il vit désormais dans un serveur quelque part en Irlande, et il ne connaît pas nos invités.
“L'homme est condamné à être libre.”
Jean-Paul Sartre
Etonnement, le vinyle et l’iPod redeviennent à la mode.
Effet vintage ou limitation de nos choix devenus quasi illimités ?
Une forme de retour vers quelque chose de connu, d’éprouvé qui nous rassure.
Un peu comme le collectionneur de jouets anciens qui retourne dans sa jeunesse, le bon vieux temps où il était petit.
Le temps de l’insouciance, de la candeur et de la joie.
Ce choix d’un iPod qui était déjà le “killer” du disque et du Cd, qui était déjà passé par là, est peut-être un retour dans le futur.
Un futur où le choix n’est plus infini, impersonnel, immatériel.
Parce que “notre” musique se joue aujourd’hui sur votre montre, votre Homepod, dans votre voiture et un peu partout où vous pouvez vous logger.
“Tout ce qui est solide se dissout dans l'air.”
Karl Marx
Mais revenons un instant dans ce salon aux lumières tamisées.
La face A tourne encore.
L’aiguille suit son petit vallon sans hésiter, sans proposer d’alternative, sans se demander s’il y avait mieux ailleurs.
Elle va là où on l’a posée, et nulle part d’autre.
C’est peut-être ça qu’on a perdu en chemin. Pas le son. Pas l’objet. Cette certitude tranquille d’un chemin déjà tracé, d’un sillon qui sait où il va.
Barry Schwartz a donné un nom à ce que nos hôtes de ce samedi soir pressentaient sans le savoir : The Paradox of Choice.
Selon lui, la liberté d'expression n'existe que parce que la grammaire existe.
Sans règles, sans verbes qui s'accordent, sans virgules bien placées, plus personne ne se comprend.
La contrainte n’est pas l’ennemie de la liberté. C’est ce qui la rend possible.
L’iPod, c’était notre grammaire musicale.
“1000 chansons dans ta poche”, disait la pub d’Apple en 2001. Mille.
Pas des millions !
Mille chansons que tu avais choisies une par une, rippées depuis tes CD, glissées dans des playlists faites à la main un dimanche pluvieux.
Une bibliothèque finie, connue, aimée.
Chaque matin, tu savais ce que tu allais écouter. Parce que tu savais ce que tu avais.
Et c’est peut-être ça, le vrai luxe qu’on a perdu en chemin.
Dans son livre, Barry Schwartz distingue deux profils : les “maximisers” et les “satisficers”.
Les premiers cherchent toujours la meilleure option possible, comparent sans fin, et finissent épuisés et insatisfaits.
Les seconds se contentent du “suffisamment bien” et sont, statistiquement, plus heureux.
Le vinyle, c’est un objet de “satisficer”.
Les plateformes musicales sont des pièges à “maximisers”.
Et entre les deux, notre striatum ne sait plus où donner de la tête.
On a confondu “plus de choix” avec “plus de liberté”.
C’étaient deux choses bien différentes.
Le retour du vinyle n’est pas un caprice d’hipster.
Ce n’est pas non plus la nostalgie d’un son plus chaud.
La plupart des vingt ans qui achètent des 33 tours les écoutent ensuite au casque Bluetooth.
C’est autre chose.
C’est une demande de bordures.
Quand tu poses un vinyle, tu ne peux pas skipper.
Tu ne peux pas vérifier si le morceau suivant serait mieux.
Tu ne peux pas ouvrir un autre onglet pendant.
Tu écoutes la face A jusqu’au bout, parce que la face A n’est pas la B.
Les mêmes qui ressortent leur iPod Classic de 2006 ne veulent pas vraiment revenir en arrière.
Ils veulent juste un samedi soir où le DJ connaît ses invités.
Un moment où la musique n’est pas un puits sans fond, mais une étagère qu’on regarde droit dans les yeux.
Un rituel, et non un défilement.
Ce qu’on a perdu en passant du vinyle au streaming, ce n’est pas le son.
C’est le fini !
Et le fini, étrangement, c’était une forme de tranquillité.
“La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.”
Antoine de Saint-Exupéry
Parce que choisir parmi cent millions de titres, ce n’est pas choisir. C’est errer.
Et errer, pour un cerveau humain programmé à prendre des raccourcis, c’est épuisant.
On a cru qu’on voulait tout.
On voulait surtout savoir où ça s’arrête.
Et toi, c’était quand, la dernière fois que tu as écouté un album en entier, du début à la fin, sans rien faire d’autre ?
Amusement.



