Éloge du relief.
Géologie intime d’un monde qui refuse de se lisser.
Un couple d’amis prendra prochainement la route vers le Népal.
Non pas pour entreprendre une longue ascension vers un sommet enneigé, mais pour offrir de leur temps à l’amélioration d’infrastructures scolaires en milieu montagneux.
En me demandant le pourquoi de cette démarche, irrationnelle de prime abord, je repense à la géologie de ce territoire qui perdure depuis des millénaires.
Ces montagnes vertigineuses sont nées de la collision entre la plaque indienne et la plaque eurasienne, il y a environ 50 à 60 millions d’années.
Année après année, la chaîne himalayenne continue de s’élever.
Mes amis vont prendre de leur temps pour le donner à d’autres.
Eux qui vivent dans une vallée faite de collines modestes vont être servis.
Un peu comme une confrontation avec un milieu qui ne s’érode pas, ou presque.
Peut-être est-ce la recherche d’une transcendance minérale, face à un monde qui manque parfois de hauteur ?
“Ce n’est pas la montagne que nous conquérons, mais nous-mêmes.”
Edmund Hillary
Et puis, je revois mentalement des rochers dévaler les pentes.
Métaphore de skieurs glissant inlassablement du haut vers le bas.
À une différence près : les pierres, elles, ne remontent pas.
Vous me direz que c’est un phénomène géologique bien connu.
Les montagnes deviennent des collines, puis s’aplanissent au fil des siècles.
Dois-je en déduire que la planète sera plate dans des millions d’années ?
C’est, en tout cas, ce qui me semble géologiquement logique.
Ce constat, d’une simplicité presque insultante pour notre intelligence, décrit pourtant un phénomène bien réel que l’on nomme la dénudation.
Faut-il alors en conclure que notre planète deviendra, dans des millions d’années, une surface plane faite de légères ondulations ?
C’est ce qui arriverait si l’on s’en tenait à une vision strictement linéaire de l’entropie (transformation en grec).
“Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.”
Lavoisier
En 1899, William Morris Davis révolutionne la géographie en introduisant le concept de cycle de l’érosion.
Tout paysage traverse des stades systématiques : la jeunesse, la maturité et la vieillesse.
D’une ambition brute, presque naïve, nous passons à une maturité jalonnée de balises et de routines rassurantes.
Puis vient la vieillesse, où s’installe une forme de platitude sociétale, le conformisme lissant peu à peu toute aspérité faite d’originalités.
Tout au long de notre vie, nous fuyons les montagnes escarpées de l’incertitude pour rejoindre le lit d’une rivière coulant paisiblement dans une vallée devenue rectiligne.
L’orogenèse biologique nous conduit alors vers une sagesse faite de lenteurs précautionneuses.
Mais notre petit noyau cérébral, le striatum, agit comme une poussée tectonique.
C’est lui qui redonne du relief en réclamant sans cesse plus de plaisir.
Il lutte contre l’apathie en érigeant des montagnes intérieures.
Et nous voilà, à remonter des pierres au sommet de la colline, portés par une motivation dont nous ignorons l’existence.
“Le contraire du courage dans notre société n’est pas la lâcheté, c’est le conformisme.”
Rollo May
Davis suggérait un aplanissement définitif.
Mais la géophysique nous apprend que la Terre possède un mécanisme de défense : l’isostasie.
Lorsqu’une montagne s’érode, elle perd de sa masse.
Des forces venues du manteau terrestre provoquent alors une remontée automatique.
Mais alors, nos amis partis à la découverte de sommets escarpés connaîtront-ils ceux-ci, un jour, dans leur propre contrée ?
Théoriquement, oui.
Mais l’échelle géologique n’est pas celle des humains.
Le pendant psychologique nous amènerait à penser que l’autorité, ce relief social, se transformerait après avoir été attaquée.
Et pourtant, Napoléon, vaincu dans sa morne plaine, continue de hanter notre histoire.
Nos ego sont dotés d’une force sous-jacente, capable de ressurgir là où on ne l’attend plus.
Combien de personnages illustres n’ont-ils pas été construits pour la postérité… bien après leur chute ?
“On peut tout prendre à un homme sauf une chose : la dernière des libertés humaines – choisir son attitude.”
Viktor Frankl
Irréversiblement, la roche qui roule et devient caillou finit par s’amasser dans un bassin de dépôt.
Dans notre société dite moderne, l’information suit le même chemin : elle se dépose en couches successives, comme des sédiments, au fond des data centers.
Ces petites pierres faites d’octets et de reels saturent notre champ de vision.
Nos algorithmes ne cherchent pas la vérité — pour autant qu’elle existe — dans un logos déjà bien érodé par un torrent émotionnel.
Ils nous servent ce que nous voulons entendre, fabriquant des bulles de filtres où tout devient plat, lisse et réconfortant.
Notre confort nous ramollit, à mesure que nos montagnes intérieures s’aplanissent.
Nous créons des événements à répétition pour nous faire peur… mais avec modération.
Et nous regardons des voitures s’écraser au fond de falaises, bien installés dans une chaise de camping aux couleurs blafardes.
“Nous nous divertissons pour ne pas voir notre misère.”
Blaise Pascal
Gilles Deleuze apporte une autre dimension : celle du rhizome.
Plutôt que de chercher à ériger la plus haute tour, promise, tôt ou tard, à la chute, il propose de multiplier les connexions.
Se relier à un plus grand nombre de personnes, non pour dominer, mais pour générer du sens à travers des relations riches, faites d’échanges et dépourvues de rivalité.
L’immédiateté de nos mondes, qui cherchent à effacer le chemin pour ne conserver que le résultat, conduit souvent à l’effondrement de nos existences.
C’est pourtant dans le frottement des rochers qui s’entrechoquent que naît la chaleur des relations réellement constructives.
“La rencontre, c’est quelque chose qui vous force à penser.”
Gilles Deleuze
La planète sera-t-elle uniforme dans des millions d’années ?
Géologiquement, la réponse demeure en suspens, quelque part entre l’érosion davisienne et la vigueur persistante de la tectonique des plaques.
Mais pour l’être humain, la réponse relève d’un acte de volonté.
Nous ne serons jamais « plans » tant que nous accepterons nos fissures, nos crevasses et nos sommets inaccessibles.
L’incertitude n’est pas l’ennemi de notre survie : elle en est la condition.
C’est peut-être cette sédimentation sociétale, évoquée plus tôt, qui pousse mes amis à quitter leur vallée verdoyante et enchanteresse pour aller redonner du sens à leur vie, en offrant de leur temps à une population accrochée à la montagne.
Une recherche de relief intérieur, capable de redonner de la hauteur à leur regard sur le monde qu’ils habitent.
Et ce, pour apporter du bonheur en recréant, ici, un petit bosquet, là, une cascade, plus loin des haies.
Et toi, est-ce que tu aimes la montagne ?
Amusement.



