The gap
Pourquoi nous vendons à découvert le tissu cicatriciel de demain.
À quelques reprises, j’ai pu constater que nous subissons aujourd’hui le gap de deux années que la Covid 19 a créé.
Tout le monde a passé cette période avec les moyens du bord.
Sans bien comprendre, en tentant de survivre émotionnellement, économiquement, voire de vivre tout court, nous en sommes sortis avec plus ou moins de fracas.
Certains ont décelé des opportunités pour construire de nouveaux services qui sont retombés aux oubliettes aujourd’hui.
Mais là n’est pas le point.
Nos vies ont été mises en pause tout en continuant.
Les investissements, les apprentissages, les certitudes se sont quasiment stoppés net, bien que notre horloge biologique ait continué de tourner.
Dans nos vies professionnelles, cela ne s’est pas vraiment ressenti.
On a recommencé notre course à la gloire en faisant abstraction de cette capsule temporelle.
L’âge a effacé ce manque, car une personne trentenaire qui vieillit de deux années, alors que le monde s’arrête, n’a pas été trop perturbée.
Nos adolescents, eux, ont pris ce coup de frein avec un airbag mal gonflé.
Cloîtrés dans leurs quelques mètres carrés, avec pour seule fenêtre vers l’extérieur un écran qui déverse son lot de connaissances comme d’idioties, ils se sont retrouvés face à eux-mêmes en pleine construction intérieure.
Les parents sous le choc ont de loin apporté leur guidance.
“La solitude est le sort de tous les esprits éminents.”
Arthur Schopenhauer
S’en suivent des pertes de repères, un besoin de vivre encore plus intensément.
Leur striatum, qui ne connaît que le mot “encore”, a été gavé de dopamine artificielle par le flux infini des écrans.
Le retour au "réel" a été brutal.
Un bouton “Like”, une immortalité numérique ou un changement de plan toutes les 15 secondes, ont mené à ce que l'incertitude devenue ambiante devienne insupportable.
Le rite du passage de l’enfance à l’état adulte a été gommé.
Harnachés comme de vrais “warriors” numériques, ils ne se sont pas frottés à la réalité du monde extérieur.
Ce manque de repères a pour certains généré une angoisse profonde.
“On ne naît pas femme (ou homme), on le devient.”
Simone de Beauvoir
J’ai le sentiment que ce phénomène est en train de se reproduire.
L’Ai, ou plus particulièrement les “Large Language Machine” est apparue depuis quelques années et elle s’est répandue sur la planète à une vitesse incroyable.
Chatgpt compte à ce jour plus de 800 millions d’utilisateurs.
Seuls 5% ont un compte payant.
Facebook, le dinosaure des réseaux sociaux, atteint 3 milliards après plus de 20 années d’existence.
Heureusement pour lui, la publicité a permis cette gratuité qui lui a assuré sa pérennité.
OpenAi a donné accès à une technologie révolutionnaire sans engranger un euro en échange.
Et les autres acteurs injectent aussi des milliards de dollars avec une rentabilité à ce jour inexistante.
Nous, nous avons accès à une nouvelle forme d’intelligence gratuitement.
Notre besoin d’en faire le moins possible ne nous conditionne pas à remettre en question ses affirmations.
Nos “LLM” hallucinent parfois, mais, comme c’est gratuit, on ne va pas faire les difficiles.
En face, ils se livrent une lutte sans merci pour gagner un maximum d’utilisateurs.
“Si l’on ne vous demande pas de payer, c’est que vous n'êtes pas le client ; vous êtes le produit.”
Richard Serra
Un jour ou l’autre, nous devrons payer pour ce service, qui, au passage, est énergivore et pas vraiment “vert” malgré son aspect immatériel.
La réalité deviendra moins joyeuse quand il faudra payer pour engager une discussion.
L’Ai fait “gagner”, si on est prêt à le croire, des millions aux entreprises.
Elles ont compris que, pour “dompter” la bête, il fallait des séniors dotés de connaissances et d’esprit critique.
Les “juniors” qui souvent faisaient les tâches subalternes sont gentiment remplacés par des Agents Ai.
Et c’est là que nous creusons notre tombe.
Cette Ai abondante et peu coûteuse crée une dette d’apprentissage.
Les jeunes qui ne peuvent pas se faire les dents par l’expérience n’ont plus la capacité d’évoluer naturellement pour devenir un jour des seniors aguerris.
Ces derniers deviennent meilleurs, car ils ne répètent plus les erreurs de jeunesse.
Mais si celles-ci disparaissent, nous allons générer toute une génération d’humains qui ne seront plus armés pour aller au-devant du monde.
“L'expérience est une lanterne que l'on porte dans le dos et qui n'éclaire jamais que le chemin parcouru.”
Confucius
Comme le soulignait Hannah Arendt, l'être humain se construit par l'effort de transformer le monde.
En déléguant cet effort à des agents autonomes, nous transformons nos futurs leaders en simples "presse-boutons".
Ils héritent de la réponse sans jamais avoir possédé la question.
Ils possèdent le résultat, mais ils n’ont pas la mémoire du chemin.
La compétence humaine ne s’acquiert pas par téléchargement.
Elle se forge, elle se polit, elle se frotte à la réalité.
Comme le rappelait Friedrich Nietzsche : “Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts".
Nous discutons joyeusement avec une voix synthétique sans nous rendre compte que nous organisons méthodiquement notre obsolescence intellectuelle.
Nous "short-sellons" (vendons à découvert) l'avenir de notre espèce pour optimiser le prochain trimestre.
Le risque n'est pas que l'Ai devienne consciente, mais que l'humain devienne, par confort et par économie, une simple interface de validation.
“On ne devient pas sage en recevant la vérité, on le devient en la cherchant.”
Si nous arrêtons de chercher, nous ne serons plus des savants, mais de simples pousse-boutons ayant perdu leur intelligence par l’expérience.
“Le danger du passé était que les hommes deviennent des esclaves. Le danger du futur est qu'ils deviennent des robots.”
Erich Fromm
Dans cette automatisation débridée réside une opportunité inattendue.
Si l’Ai prend en charge la question, elle nous laisse la liberté de poser la question.
Dans un monde où le “prêt à penser” se produit en série, la valeur se trouvera dans la capacité à raisonner.
Le senior de demain ne sera pas celui qui sait manipuler l’outil, mais celui qui aura conservé la capacité d’être touché par le monde, qui s’indignera, qui pourra déceler une hallucination là où l’algorithme verra de la logique.
La dette d’apprentissage n’est pas une fatalité, elle est un signal faible qui nous invite à repenser la transmission.
Les futurs étudiants ne devront plus se contenter de répondre, mais de comprendre les raisons profondes.
Le discernement doit devenir roi dans un monde fait d’Agents Ai sans jugement.
L’avenir n’appartiendra pas à ceux qui automatiseront par délégation leur vie, mais à ceux qui utiliseront sa vitesse pour savourer la lenteur humaine.
C’est dans cette lenteur entre la question et la réponse que se niche ce qui nous rend définitivement indispensables : notre humanité.
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Amusement !



