Nom de Zeus !
Le mythe ne meurt pas. Il change de serveur.
Quand j’étais gamin, j’adorais les livres parlant de la mythologie grecque.
Ma grand-mère m’en avait offert et je les dévorais.
Ces récits que je voyais comme fantastiques se sont lentement imprégnés en moi sans que je n’en comprenne le sens.
Zeus, Athéna, Poséidon, Artémis, Hermès sont des noms qui m’évoquaient tout un monde féérique comme Avatars peut le faire de nos jours.
C’est peut-être ce qui m’a conduit à faire du latin-grec !
Dans la Grèce antique, les dieux apparaissaient parfois aux mortels déguisés en humains.
On ne savait jamais vraiment si l’inconnu en face de soi était un homme ou un dieu. L’incertitude était totale et permanente.
Aujourd’hui on crée des avatars numériques, des versions de nous-mêmes qui vivent dans des interfaces bleues.
On ne sait plus très bien qui parle : l’humain ou sa projection.
Jake Sully, le héros d’Avatar, ne sait plus lequel de ses deux corps est le vrai.
Nous non plus.
“Le mythe transforme l'histoire en nature."
Roland Barthes
En 1957, Roland Barthes publie Mythologies.
Il n’étudie pas Zeus ni Apollon.
Il étudie le bifteck-frites, la DS Citroën, la lessive Omo.
Selon lui, le mythe ne disparaît pas avec les Grecs.
Il se recycle.
Il prend les habits du quotidien.
Les Grecs avaient leurs propres mythes.
Zeus expliquait le tonnerre. Poséidon expliquait les tempêtes. Des phénomènes incompréhensibles reçoivent un nom, une histoire, une logique narrative.
Et du coup, ils semblent naturels. Normaux. Inévitables.
Pour Roland Barthes, nous faisons exactement la même chose.
Mais avec d’autres objets.
Le bifteck-frites, ou steak frites salade aujourd’hui, n’est pas juste un plat.
C’est un mythe.
Il véhicule l’idée que la viande rouge saignante, c’est viril, français, naturel, universel. Quoique …
Personne n’a décidé ça. Personne ne l’a écrit nulle part.
Et pourtant, tout le monde le ressent comme une évidence.
Il est devenu une évidence par accumulation silencieuse.
La DS Citroën n’est pas juste une voiture.
C’est un mythe du progrès, de la modernité, de la France qui avance.
On la regarde comme on regardait jadis un char de Zeus.
La lessive Omo n’est pas juste un produit.
C’est un mythe de la pureté, de la bonne mère, de l’ordre moral domestique.
Et le travail du mythe est de transformer l’histoire en nature.
De faire passer ce qui est construit pour ce qui est devenu logique.
Au bout d'un certain nombre de générations, personne ne se souvient plus de l'origine.
Le mythe ne nous ment pas franchement.
Il nous endort doucement.
Et dans cet endormissement, les failles grossissent dans l’ombre.
"Le mythe n'est ni un mensonge ni un aveu : c'est une inflexion."
Roland Barthes
Le fait de travailler cinq jours par semaine.
L’idée qu’une carrière donne du sens.
La conviction qu’il faut être productif pour mériter sa place.
Personne n’a signé ces contrats.
Ils semblent pourtant gravés dans le marbre.
"L'homme est né libre, et partout il est dans les fers."
Jean-Jacques Rousseau
En 2009, trois milliards d’entre nous voient des êtres bleus vivrent en harmonie avec la nature sur une planète que des humains envahissent pour en extraire ses ressources.
Ça ne vous rappelle pas d’autres histoires vécues ?
James Cameron dépose sur cette planète, Pandora, des humains qui savent pertinemment qu’ils ne doivent pas tout prendre.
Peu de spectateurs remarquent l’importance de ce nom.
Pandora, la première femme créée par les dieux.
Fabriquée dans l’argile par Héphaïstos sur ordre de Zeus, offerte à Épiméthée comme épouse.
Au passage, une autre créature bleue a aussi été créée à partir de l’argile.
Mais passons !
Un cadeau. Piégé.
Elle arrive avec dans ses bagages une grande jarre mystérieuse.
Zeus lui a dit de ne pas l’ouvrir.
Elle l’ouvre.
Dedans, tous les maux du monde s’y trouvent : la maladie, la guerre, la vieillesse, la folie, la tromperie.
Tout s’échappe, immédiatement, irrévocablement.
Avec Pandora, James Cameron recycle un mythe vieux de 2.700 ans devant trois milliards de personnes.
Qui, pleurent pour les Na’vi et sortent de la salle pour rentrer dans un fast food naturellement.
Sans faire le lien.
La curiosité comme fatalité.
L'extraction comme punition.
La destruction comme conséquence inévitable d'avoir ouvert ce qu'on ne devait pas.
"Pandore, un si beau mal."
Hésiode
Pandore n’est pas seule.
Regardez autour de vous.
Google a un projet nommé Prometheus. Amazon a Zeus. Meta a Hermes. Microsoft travaille avec Ares.
Nos plus grandes entreprises technologiques, celles qui fabriquent les outils les plus puissants, les plus incompréhensibles, les plus inquiétants de l’histoire humaine, leur donnent des noms de dieux grecs.
Pas des noms de chercheurs. Pas des acronymes. Pas des numéros de versions.
Des dieux.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas de la coquetterie marketing.
C’est le même réflexe que Zeus sur le tonnerre.
Le même que Pandore sur la curiosité humaine.
Quelque chose en nous résiste à appeler outil ce qu’on ne comprend pas vraiment.
Ce qui nous dépasse légèrement.
Ce qui génère, quelque part, une incertitude que l’on préfère ne pas regarder en face.
Alors on donne un nom de dieu.
Comme si le nom pouvait apprivoiser ce que la chose engendre.
Et Anthropic vient de lancer Mythos.
Pas SecureBot 4000. Pas SecurityAI Pro. Pas CyberShield Ultimate.
Mythos, le mot grec qui désigne le récit fondateur.
La parole des origines. Ce qu’on raconte pour expliquer ce qu’on ne comprend pas.
Une intelligence artificielle dont le travail est de scruter les grandes constructions qu’on croit solides.
Les systèmes de Google, Microsoft, Apple, pour y trouver les endroits où le récit s’effondre.
Elle a trouvé une faille, CVE-2026-4747, dans un système utilisé par des millions de personnes.
Vieille de 17 ans. Pas cachée. Pas enfouie. Juste là, dans l’ombre, pendant que tout le monde poussait son rocher.
"Les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication."
Roland Barthes
Le mythologue n’est pas celui qui invente les mythes.
C’est celui qui voit ce que les autres ont arrêté de regarder.
Barthes le dit lui-même, avec cette honnêteté un peu cruelle qui le caractérise :
“Je souffrais de voir à tout moment confondues dans le récit de notre actualité, Nature et Histoire.”
Il souffrait de voir des constructions humaines présentées comme des évidences naturelles.
Comme si ça avait toujours été là. Comme si ça ne pouvait pas être autrement.
Le bifteck-frites. La DS Citroën. La lessive Omo.
Et aujourd’hui, les réseaux sociaux comme espace naturel de la sociabilité.
La productivité comme mesure légitime d’une vie.
L’écran comme prolongement normal de la main.
Personne n’a signé ces contrats.
Devenir mythologue, ce n’est pas lire Hésiode avant le café du matin.
C’est simplement continuer à trouver les choses étranges.
Pour quoi faire ?
Pour choisir.
Quand on voit le mythe, on peut décider s’il nous convient encore.
Ou pas.
Quel mythe te gouverne sans que tu ne le saches ?
Amusement.



