Le courage de l'incertitude.
De la fatigue des moutons à la sagesse du "Gai Désespoir".
Est-ce que le salut ne serait pas la sagesse ?
Bon, je ne vous propose pas de rentrer dans les ordres ou de vous retirer dans une zone blanche.
Mais à faire une pause sur votre vidéo youtube.
“Les gens préfèrent croire que savoir” Edward O. Wilson
À la lecture de cette citation, je me dis que nous sommes dans une société de moutons.
Vous me taxerez de grand naïf, mais est-ce que ceux qui le diront ne sont pas eux-mêmes opaques à cette réalité ?
Bien trop souvent, je suis également dans cette posture quand je lâche prise face à une situation qui me dépasse.
Je ne cherche plus à comprendre et je me fais une opinion en croyant celui qui me semble détenir la vérité.
Jusque-là, rien d’extraordinaire dans nos vies.
Ne faisons-nous pas la même chose en confiant nos vies à des politiciens pour lesquels nous votons en croyant qu’ils vont rendre nos lendemains meilleurs ?
Cela nous invite à accepter l’imprévisible !
Mais en sommes-nous seulement prêts ?
Que l’on se trouve sur une terrasse en train de siroter un cocktail tout en scrutant l’horizon bleu ou dans un open-space sombre et étouffant en train de scroller sans limites le long d’un ruban linkedin, le sentiment qui nous envahit reste le même : la terreur de l’imprévisible nous pousse viscéralement à transformer le chaos en ligne droite faite d’indicateurs clés de performance.
Nous nous accrochons à ces croyances formulées par des personnes qui n’y croient pas forcément.
Ce n’est pas gagné !
“Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges.” Friedrich Nietzsche
Qui de nous a raison ?
Nous sommes écartelés entre un besoin de sécurité (que nous trouvons dans les croyances) et une nécessaire lucidité (la sagesse).
Notre tendance à "suivre" n'est pas de la naïveté, c'est le constat d'un mécanisme de survie psychologique : face à la complexité, le cerveau cherche une économie d'énergie.
Il prend des raccourcis cognitifs pour se préserver.
"Je ne sais pas, mais je peux avancer quand même."
La sagesse pourrait être définie comme la capacité à habiter l'incertain sans paniquer.
Malgré notre navigation à vue dans un brouillard dense, nous ne cherchons plus à aligner les courbes de nos vies.
Accepter cet état et développer une forme d’agilité positive est une réponse.
Reprendre possession de nos jugements en n’essayant pas de se raccrocher à des bouées de sauvetage en est une autre.
Le sauveur, c’est vous !
S’ancrer dans sa vie en abandonnant le flux incessant d’information numérique est une posture nécessaire.
Mais on peut tout savoir, pour autant que l’on y arrive, et ne pas être sage.
Dans les films, il y a toujours le professeur belliqueux qui aide le grand méchant à dominer le monde.
(NDLR toute ressemblance avec des personnes existantes est fortuite)
“Un savant n'est pas celui qui donne les bonnes réponses, c'est celui qui pose les bonnes questions.” Claude Lévi-Strauss
Des possesseurs du savoir peuvent aussi se retrouver à exprimer leurs croyances basées sur la science sans être entendues pour autant.
“Don’t look up” est une belle histoire à laquelle personne n’apporte d’attention.
Les rapports du GIEC sortent et certains puissants de ce monde prônent l’inverse de ce qu’il faudrait faire.
Et comme nous sommes des moutons fainéants, nous ne les contredisons pas pour ne surtout pas remettre en cause nos moments de faiblesse.
Edward O. Wilson a mis le doigt sur une plaie purulente : notre cerveau est un avare.
Savoir demande un effort colossal.
Il faut recouper les sources, accepter la contradiction, supporter le vide de l'inconnu. Croire, en revanche, est une autoroute dopaminergique.
Le striatum adore les récits simples, car ils suppriment l'angoisse de la décision.
C’est ce que les Stoïciens appellent déléguer son jugement.
Nous préférons une “certitude fausse” (le programme électoral) à une “incertitude insupportable” (le chaos géopolitique).
Nous ne sommes pas des moutons par bêtise, mais par fatigue.
La fatigue de décortiquer des croyances élaborées en s’appuyant sur d’autres.
“Le problème avec ce monde, c'est que les gens intelligents sont pleins de doutes alors que les imbéciles sont pleins de certitudes.”
Charles Bukowski
Malheureusement, la sagesse n’est pas une assurance-vie.
Si vous cherchez dans la sagesse un moyen de rendre le futur prévisible, vous vous trompez de rayon.
La sagesse, d'un point de vue philosophique, n'est pas le pouvoir de changer le monde, mais celui de changer le regard que l'on porte sur son impuissance.
C’est un peu une forme de fatalisme optimiste.
Nous prenons connaissance de la situation imprévisible et nous l’acceptons en tentant d’en tirer le meilleur.
Le sage accepte la nécessité du réel même s’il est tragique.
Comme le suggère André Comte-Sponville, le bonheur du sage est un “bonheur désespéré”.
Ce n'est pas un désespoir triste, c'est l'absence d'espoir (l'attente de ce qui ne dépend pas de nous).
Le salut ne serait donc pas de savoir où nous allons, mais de cesser d'espérer que quelqu'un d'autre nous le dise.
“La sagesse, c'est d'avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre de vue quand on les poursuit.”
Oscar Wilde
Dans les précédentes newsletters, je vous expliquais que l’humain est écartelé entre son cerveau reptilien (survie), son limbique (émotions) et son néocortex (raison).
Le “salut” par la sagesse résiderait dans l’équilibre précaire entre ces trois-là.
Savoir que nous sommes des moutons est déjà le début de la tonte.
C’est ce que Socrate appelait “savoir que l’on ne sait rien”.
Mais la philosophie moderne, notamment avec Hartmut Rosa, nous invite à aller plus loin : au lieu de chercher à “savoir” (pour contrôler), il s’agirait de “raisonner”.
C’est-à-dire accepter que le monde nous touche sans que nous puissions le mettre en boîte.
Parfois, nous mettons celle-ci dans un joli blister en participant à une retraite spirituelle.
Mais peut-être ne faut-il pas continuer à danser au bord du précipice sans avoir de filet de sécurité.
“L'homme sage ne cherche pas à éviter la douleur, mais à éviter la peur de la douleur.”
Épicure
Si la sagesse est notre salut, c’est un salut qui ne ressemble pas à un “All-inclusive” à Bora Bora.
La sagesse commencerait quand nous cesserions d’espérer.
L’espoir est une “passion triste” car il nous fait désirer ce qui ne dépend pas de nous.
Voter pour un sauveur en espérant des “lendemains meilleurs”, c’est déléguer son bonheur à un futur qui, par définition, n’existe pas encore.
La sagesse, c’est le “gai désespoir” : accepter que nous allons tous disparaître sans survivant, mais en rire quand même en regardant les nuages.
C’est ce que Nietzsche appelait l’Amor Fati : aimer son sort, même s’il a un goût de café tiède.
J’ai conscience que je vous plombe l’ambiance, mais parfois, il faut prendre connaissance de notre réalité et ne pas laisser d’autres le faire pour nous.
Aujourd'hui, quelle "certitude rassurante" seriez-vous prêt à troquer contre une "vérité inconfortable" ?
Amusement.



