Anatomie d'un bouchon
Ça coulait. Et puis, plus rien !
L’eau ne réfléchit pas. Moi non plus, quoique !
Elle trouve le chemin le plus court, descend vers le bas, contourne l’obstacle, s’infiltre dans la fissure.
Pas de stratégie, pas de plan B.
Juste la gravité, et l’obstination tranquille des choses qui coulent.
L’être humain fait exactement la même chose.
Il cherche le raccourci.
Depuis toujours, dans tout ce qu’il entreprend.
Le chemin le plus court entre deux villes, deux marchés, deux mers.
Entre l’effort et le résultat. Entre l’ignorance et la réponse.
La différence avec l’eau, c’est qu’il réfléchit. Ah bon ?
Ce qui, à l’occasion, l’amène à se tromper de manière beaucoup plus spectaculaire.
“Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre."
Blaise Pascal
En 1492, Christophe Colomb cherchait un raccourci.
Il cherchait un chemin plus court vers les Indes, par l’Ouest, pour éviter le long détour par l’Afrique.
L’idée était raisonnable. Le calcul, moins.
Il sous-estimait la circonférence de la Terre d’environ dix mille kilomètres.
Il a trouvé autre chose, des Indiens, mais pas ceux auxquels il s’attendait.
L’Amérique était dans son chemin.
Et le monde s’en est trouvé bouleversé pour les cinq siècles suivants.
Pour le meilleur et surtout pour le pire, selon l’endroit où l’on se trouvait au moment de l’arrivée des bateaux.
C’est peut-être la leçon la plus ancienne sur les raccourcis : ils mènent toujours quelque part.
Pas toujours là où on avait prévu.
"On ne découvre pas de terres nouvelles sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage."
André Gide
Quand on ne peut pas corriger le calcul, on creuse.
Avant Christophe, un certain Pierre-Paul Riquet écrivit à Colbert pour lui proposer un projet de canal royal entre l’Atlantique et la Méditerranée.
L’idée traînait dans les cartons depuis Charlemagne.
Ce qui manquait, c’était quelqu’un d’assez dingue pour la réaliser.
Riquet était cet homme.
Percepteur de la gabelle en Languedoc, il connaissait parfaitement la Montagne Noire et son réseau de ruisseaux.
Il avait résolu le problème que tout le monde avait abandonné : trouver l’eau pour alimenter un canal aussi long.
14 ans de travaux, 12 000 ouvriers et ouvrières, 240 kilomètres.
Il meurt six mois avant la mise en eau.
Il ne verra jamais naviguer les barques sur le canal qu’il avait imaginé, financé de sa propre fortune, et défendu contre tous.
Le Canal du Midi. Patrimoine mondial de l’Humanité depuis 1996.
Il démarre à Toulouse, peut-être l’avez-vous longé ce week-end sans y penser, et rejoint Sète en traversant l’Occitanie avec la sérénité de quelqu’un qui a tout son temps.
Dans l’autre sens, vers l’Atlantique, c’est le Canal latéral à la Garonne.
Les deux formeront ce que Riquet appelait “le Canal des Deux Mers”.
Moyen de détournement du détroit de Gibraltar, il est devenu un lieu de promenade.
C’était un raccourci de guerre économique.
Le passage de Gibraltar était contrôlé et taxé par le Royaume d'Espagne.
Tout navire qui voulait passer de l'Atlantique à la Méditerranée, ou l'inverse, devait payer.
"Les détroits de Gibraltar cesseront d'être un passage absolument nécessaire, les revenus du roi d'Espagne à Cadix en seront diminués, et ceux de notre roi augmenteront d'autant."
Pierre-Paul Riquet, lettre à Colbert, 1662
Quelques siècles plus tard, l’ambition n’a pas changé. Seulement l’échelle.
Suez, en 1869.
Un trait dans le sable entre la Méditerranée et la mer Rouge.
Soudain, l’Europe n’avait plus besoin de faire le tour de l’Afrique pour atteindre l’Asie.
Des semaines de mer en moins. Des fortunes économisées.
Panama, en 1914. Pour relier l’Atlantique au Pacifique.
On a coupé des rubans, on a serré des mains, on a oublié.
Parce que ça marchait.
"Nous ne savons pas ce que nous avons avant de l'avoir perdu."
Parfois, le paysage ne coopère pas.
En Belgique, sur le Canal du Centre, une dénivellation de 73 mètres séparait deux bassins.
On a construit l’ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu, 117 mètres de haut, inauguré en 2002, qui remplace à lui seul quatre ascenseurs et deux écluses.
Un bâtiment de béton qui fait monter des bateaux comme un ascenseur fait monter des gens.
Le raccourci, parfois, prend la forme d’un immeuble qui lève des péniches de deux mille tonnes.
Pendant ce temps, en France, on en construit un autre.
Le Canal Seine-Nord Europe doit relier la Seine aux grands réseaux fluviaux du nord du continent.
La mise en service est prévue pour 2031 ou 2032.
Le coût, estimé à 3,6 milliards en 2006, dépasse désormais les 7 milliards.
C’est aussi ça, un raccourci : une promesse qui prend du retard.
"Les grands travaux sont l'opium des peuples."
Marcel Duchamp
On a fait exactement la même chose sur terre.
L’autoroute est un canal sans eau.
Même logique : aller le plus droit possible, faire plier le paysage à la volonté de l’ingénieur.
Là où il y a une colline, on la coupe en deux.
Là où il y a une vallée, on tend un pont.
Là où il y a une rivière, on passe dessus.
Le paysage n’a pas voix au chapitre. C’est lui qui s’adapte. C’est lui qui encaisse.
Le viaduc de Millau culmine à 270 mètres au-dessus du Tarn.
Sept piles de béton plantées dans la brume matinale pour que vous n’ayez pas à descendre dans la vallée et à remonter de l’autre côté.
Un raccourci vertical.
Une prouesse qui donne le vertige, au sens propre, et aussi, au sens de l’ambition humaine.
Sous la Manche, un tunnel de cinquante kilomètres relie la France à l’Angleterre depuis 1994.
Les Anglais ont voté pour le Brexit. Le tunnel, lui, est toujours là.
"Les empires passent, les aqueducs restent."
Et puis, quelque chose arrive.
Un camion se renverse. Une plaque de verglas. Un porte-container en travers.
Ou simplement trop de voitures au même endroit au même moment.
Le flux s’arrête.
On appelle ça un bouchon.
Et c’est là que la langue française a tout résumé sans le savoir.
Le même mot pour ce qui ferme une bouteille et ce qui bloque une autoroute.
Petit. Souvent anodin.
Parfois catastrophique, surtout pendant les chassés-croisés de l’été.
"Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé."
Blaise Pascal
Le détroit d’Ormuz n’est pas un canal.
C’est un couloir de 55 kilomètres entre l’Iran et la péninsule arabique.
Par là sortent les exportations de pétrole du Koweït, de l’Irak, de l’Iran, du Qatar, de Bahreïn, en quasi-totalité, faute d’alternative.
L’Arabie saoudite y fait passer 90% de ses exportations.
Le Qatar, l’intégralité de son GNL.
Un tiers du pétrole mondial, 20% du gaz naturel liquéfié, 30% des engrais azotés de la planète.
Quand la tension monte, menaces, mines, bateaux de guerre, les marchés tremblent avant même qu’un bateau n’ait été touché.
L’ombre du bouchon coûte parfois autant que le bouchon lui-même.
Et quand le bouchon est réel, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie parle de “la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’histoire.”
Pas une métaphore. Ormuz, c’est l’artère coronaire de l’économie mondiale.
Et elle se bouche.
Nous vivons un infarctus planétaire en direct.
“Nous sommes plus souvent effrayés que blessés, et nous souffrons plus de notre imagination que de la réalité.”
Sénèque
Quand on ne peut pas creuser un passage, on construit un mur.
Le canal maîtrise le flux en créant un passage.
Le mur le maîtrise en l’interrompant.
Les deux procèdent de la même conviction : que l’incertitude peut être réduite à une décision humaine.
Les deux se trompant de la même façon.
L’eau finit toujours par passer.
Quand tout coule, personne n’y pense.
On a supprimé les réserves parce qu’elles coûtaient de l’argent.
Flux tendu. Parfait, jusqu’au grain de sable. Alors tout s’arrête. Ensemble.
“Le vent éteint la bougie et anime le feu.”
Nassim Nicholas Taleb
La réponse est peut-être dans nos artères.
Notre corps fait du flux tendu depuis des années.
Parfois une plaque se forme, le canal se rétrécit.
Le cardiologue propose un stent ou un pontage.
Une déviation provisoire pour contourner définitivement le bouchon dans le raccourci.
Nous n’avons pas inventé les canaux.
Nous n’avons fait que les reproduire à l’échelle de la planète, en oubliant d’où nous avions pris l’idée.
Et comme tout roule, nous sommes étonnés quand notre colis n’arrive pas “just in time”.
Et vous, quel est votre raccourci ?
Amusement.



